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Sigles bibliques et franciscains |
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Le
texte :
saint François d’Assise,
Salutation de la bienheureuse Vierge Marie
4 Salut, toi son palais ;
5 Salut, toi son vêtement ;
6 et vous toutes saintes vertus,
Traduction de
J.-F. Godet-Calogeras
in François
d’Assise,
Écrits, Vies, © Éditions du Cerf / Éditions franciscaines, 2010 |
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Le contexte Près d’une dizaine de textes de François d’Assise appartiennent au genre littéraire de la lauda (louange), qui s’était développé dans le monde latin à son époque et dont les racines sont à la fois chevaleresques et liturgiques[1]. Parmi eux figure la Salutation de la bienheureuse Vierge Marie, dont l’authenticité est attestée par dix-huit manuscrits, remontant pour la plupart au XIVe siècle. Il est impossible de dater avec précision cette prière et il n’est même pas sûr qu’elle ait été rédigée à la même époque que la Salutation des vertus, dont le style et la forme lui sont fort proches[2]. La surprenante expression « Vierge faite église » requiert une explication. Dès les origines, la tradition chrétienne a associé Marie et l’Église, n’hésitant pas à présenter la mère de Jésus comme un archétype, un modèle de l’Église. Cependant, la formule « virgo ecclesia facta » est demeurée inconnue du premier millénaire chrétien. Elle est à ce point insolite que les éditions latines des écrits de François de Lemmens et Boehmer, en 1904, lui ont préféré la leçon : « virgo perpetua » (« toujours vierge »), qui n’est pourtant attestée que par une famille secondaire de manuscrits. Il a fallu attendre la grande édition critique de Kajetan Esser, en 1976, pour que l’authenticité de cette expression soit définitivement établie. On a initialement cru qu’il s’agissait d’une invention du fondateur de l’Ordre mineur mais, dans un sermon du XIIe siècle, Pierre Lombard écrivait déjà : « la Vierge Marie fut faite église ». Toutefois, comme le remarque Jean-François Godet-Calogeras, « cette expression est rare, et on peut s’étonner que François l’ait utilisée, vu qu’il est plus qu’improbable qu’il ait lu les œuvres de Pierre Lombard[3]. » La dévotion de François à Marie est à la fois profonde, comme l’ont souligné Thomas de Celano et Bonaventure à sa suite[4], et d’une grande sobriété. Elle se caractérise par le fait que, toujours, François réfère la sainte Vierge à la Trinité et la considère dans la perspective du mystère de l’Incarnation. L’expression « Mère de Dieu » a été officiellement adoptée par l’Église lors du concile d’Éphèse, en 431. Elle signifie que Marie n’a pas seulement enfanté l’humanité de Jésus, mais la totalité de sa personne : Marie est la mère du Verbe-fait-chair et donc, par là même, la mère de la deuxième personne de la Trinité. Outre la Salutation de la bienheureuse Vierge Marie, une autre prière mariale du petit Pauvre nous est parvenue, à savoir l’antienne des Psaumes des mystères du Seigneur, dont voici le texte : Sainte Marie Vierge, il n’est pas né dans le monde de semblable à toi parmi les femmes. Fille et servante du Roi très haut et souverain, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus Christ, épouse de l’Esprit Saint, prie pour nous avec saint Michel archange et toutes les vertus des cieux et tous les saints auprès de ton très saint Fils bien-aimé, Seigneur et maître[5]. © Éditions franciscaines, 2011
[1] Voir l’introduction de J.-F.
Godet-Calogeras
à la Salutation des vertus in François d’Assise,
Écrits, Vies, témoignages, vol. 1, p. 154. |
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Le commentaire L’antienne des Psaumes des mystères du Seigneur et la Salutation de la bienheureuse Vierge Marie sont pratiquement les seules prières de François – avec celle rapportée au début du Testament[1] et la Salutation des vertus – à ne pas être adressées au Père. Dans ces deux textes, Marie est présentée comme la mère du Fils de Dieu, jouissant d’une plénitude unique de grâce (PsMAnt 1 ; SalM 3) tout en étant la servante du Seigneur, et est mise en lien avec les personnes trinitaires et les vertus. Cependant, chacune de ces prières possède un point d’ancrage et une tonalité propres. L’antienne des Psaumes des mystères du Seigneur est à la fois une louange et une prière de demande, à visée liturgique ou, tout au moins, paraliturgique. L’attention est focalisée sur la relation de Marie aux personnes trinitaires, qui est exprimée au moyen du champ lexical de la famille : la Vierge est dite fille du Père, mère du Fils et épouse du Saint Esprit. Cette prière attribue à Marie un rôle d’intercession auprès de son Fils, qu’elle partage avec saint Michel, pour qui François avait également une grande dévotion,[2] toutes les vertus des cieux – cette expression vise manifestement les anges – et tous les saints. En quatre lignes, le mot « saint » apparaît pas moins de six fois, sous diverses formes (l’adjectif « sanctus », le superlatif « sanctissimus » et le substantif « sancti »). Cette insistance est à rapprocher de la présence des termes « céleste » (« Patris caelestis ») et « cieux » (« virtutibus caelorum ») : bien que, dans cette antienne, François ne confère pas à Marie le titre de « reine », c’est dans la gloire du ciel et l’éclat de la sainteté divine, parmi les chœurs angéliques et ceux des bienheureux, qu’il contemple la Vierge sainte et, avec ses frères, se confie à sa prière. La Salutation de la bienheureuse Vierge Marie consiste, pour sa part, en une louange de type dévotionnel, qui n’inclut aucune demande. Elle revêt l’aspect d’une litanie rythmée par le mot « ave » (« salut »), qui apparaît sept fois et oriente clairement l’attention du lecteur vers l’épisode de l’Annonciation (Lc 1, 26-38). Les personnes de la Trinité sont nommées, mais la perspective, ici, est économique[3] et non relationnelle. Comme souvent dans les écrits de François, la primauté du Père est fortement soulignée. C’est Lui qui a choisi et a consacré Marie, « avec son très saint Fils bien-aimé et l’Esprit saint Paraclet », pour qu’elle soit « Vierge faite église », c’est-à-dire afin qu’elle soit un « tabernacle » pour son Fils durant le temps de sa gestation et qu’elle devienne sa mère. Il convient de noter que, contrairement à l’antienne des Psaumes des mystères du Seigneur, l’attention n’est pas tournée vers la gloire céleste de Marie mais, comme nous venons de le voir, vers son rôle dans l’histoire du salut. Cette observation est confirmée par l’apostrophe adressée aux vertus, qui, dans la Salutation, ne sont pas qualifiées de célestes ni assimilées aux anges mais sont dites « répandues dans le cœur des fidèles », ici-bas, et font l’objet d’une personnification. Les termes employés par François forment des séries et s’éclairent mutuellement ; aussi, pour saisir leur pleine signification, est-il impératif de les analyser de manière groupée. En SalM 1, Marie est appelée « Dame, « reine sainte », « sainte Mère de Dieu » et « Vierge faite église ». Le mot « dame » appartient au vocabulaire de la poésie courtoise et chevaleresque ; il exprime le respect et la dévotion qu’éprouve François envers Marie. L’expression « reine sainte » vise la royauté de Marie sur le monde, dont la célébration liturgique n’a été instaurée qu’en 1954 par Pie XII mais qui, déjà au Moyen Âge, était une croyance fort répandue. Cette royauté de la Vierge découle de sa maternité divine et s’exerce sur toutes les créatures, y compris les anges. Le sens des formules « sainte Mère de Dieu » et « Vierge faite église » a été examiné plus haut. La considération de l’ensemble de cette série fait apparaître un crescendo, qui part de la simple dévotion courtoise et chevaleresque à Marie, se poursuit par l’affirmation de sa dignité royale et culmine dans la contemplation de son rôle éminent dans le mystère de l’Incarnation, lequel constitue la source de sa dignité. Les deux séries suivantes avalisent l’analyse qui vient d’être effectuée. SalM 4 confère à Marie les titres de « palais », de « tabernacle » et de « maison » de Dieu. À l’époque de François, le mot « tabernaculum » était près d’acquérir sa signification actuelle de « meuble contenant la réserve eucharistique », mais possédait encore son sens originel de « tente » et, par extension, de « sanctuaire »[4]. Ces trois termes désignent donc, respectivement, le lieu où réside le roi, celui où demeure le dieu et celui où habite l’homme – et c’est comme génitrice du Christ, roi de l’univers, vrai Dieu et vrai homme, que Marie est honorée par François. En SalM 5, enfin, Marie est dite le « vêtement », la « servante » et la « mère » de Dieu. Le mot « ancilla » (« servante ») est celui-là même employé par la Vierge dans sa réponse à l’ange Gabriel : « Voici la servante du Seigneur… » (Lc 1, 38) ; ce terme renforce, ainsi, le lien entre la Salutation et le récit de l’Annonciation. La désignation de Marie comme servante est encadrée par deux affirmations de sa maternité divine : l’une qui la qualifie de « vêtement » et l’autre, de « mère » du Fils de Dieu. Avec cette troisième série, nous atteignons le cœur de la compréhension qu’a François de la vie chrétienne et de la mission. Pour lui, Marie est avant tout celle qui a porté dans son sein le Fils de Dieu et lui a donné naissance, mais, comme toute vocation reçue de Dieu, cette dignité insigne doit impérativement être assumée dans un esprit de service et d’obéissance absolue à la volonté du Père. Tout comme Jésus, Marie s’est faite l’humble servante de Dieu – et c’est précisément pour cela qu’elle a été couronnée reine. Cette lauda se termine par une salutation des « saintes vertus », que François présente comme des fruits de la grâce et de l’Esprit Saint répandus dans le cœur des chrétiens, qui transforment les infidèles que nous sommes en « fidèles à Dieu ». Le lien entre les vertus et la Vierge est facile à percevoir : après Jésus, c’est en Marie qu’elles resplendissent avec le plus de pureté et d’éclat. François, par ailleurs, assigne à ces vertus une fonction de « vecteurs de la grâce », proche de celle que la piété catholique attribue à Marie. Mais quelles vertus le petit Pauvre vise-t-il au juste : les vertus cardinales (prudence, courage, justice, tempérance), les vertus théologales (foi, espérance, charité) ou bien d’autres encore ? La réponse est donnée par la Salutation des vertus, qui en énumère six, réparties en trois couples : reine Sagesse et sa sœur Simplicité, dame Pauvreté et sa sœur Humilité, dame Charité et sa sœur Obéissance[5]. La parenté de style entre les deux Salutations et le fait qu’en SalV également, ces vertus sont personnifiées et qualifiées de « saintes », donne à penser que ce sont bien les mêmes vertus qu’évoque SalM. La Salutation des vertus précise que chacune d’elles confond des vices et des péchés : Sagesse « confond Satan et toutes ses malices » ; Simplicité, « la sagesse de ce monde et la sagesse du corps » ; Pauvreté, « toute cupidité et avarice et les soucis de ce siècle » ; Humilité, l’orgueil et toutes les vanités mondaines ; Charité, « toutes les tentations diaboliques et charnelles et toutes les craintes charnelles » ; Obéissance, « toutes les volontés corporelles et charnelles ». Il importe de noter que le passage consacré à l’obéissance est beaucoup plus long que les autres. François y explique que cette vertu tient le corps du fidèle « mortifié pour l’obéissance envers l’esprit et pour l’obéissance envers son frère » et qu’ainsi, « il est soumis et subordonné à tous les hommes qui sont dans le monde », et même « à toutes les bêtes et tous les fauves »[6]. Or cette soumission à tout homme constitue la caractéristique majeure de l’attitude de minorité[7], que SalV rattache, ici, à l’obéissance. La conjonction de la pauvreté, de l’humilité, de l’obéissance et de la minorité est très significative. Nous avons vu, il y a dix mois, qu’il s’agit des quatre principales dimensions de l’attitude de désappropriation, laquelle constitue, aux yeux de François, la réponse des croyants à l’infinie bonté de Dieu[8]. Les trois autres vertus vont dans le même sens, puisque la simplicité s’enracine dans l’humilité et qu’en confondant Satan et toutes les tentations charnelles, la sagesse et la charité s’opposent à l’esprit d’appropriation qui les anime. Il s’ensuit que les « saintes vertus » dont parle SalM sont à comprendre dans une perspective franciscaine de renoncement au désir d’accaparer des biens qui n’appartiennent qu’à Dieu et de dépossession de notre volonté propre. © Éditions franciscaines, 2011
[1] Voir Test 5 : « Nous t’adorons,
Seigneur Jésus Christ, et à toutes tes églises qui sont dans
le monde entier, et nous te bénissons, car par ta sainte
croix tu as racheté le monde. » |
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Pour nous, aujourd’hui La Salutation de la bienheureuse Vierge Marie nous invite, indirectement, à nous interroger sur l’esprit qui nous habite : est-ce un esprit d’appropriation, un esprit « charnel » qui nous éloigne de Dieu, ou bien un esprit de pauvreté, d’humilité et d’obéissance, qui, avec l’aide de la grâce, nous rend fidèles à Dieu ? Elle nous invite surtout à contempler la beauté de l’agir de Dieu et la façon sublime dont, par la nativité du Christ, s’accomplit son dessein de salut pour tous les hommes. C’est dans le mystère de l’Incarnation, rendu possible par le « oui » de Marie à l’ange Gabriel, que réside en effet, pour François, l’événement décisif de l’ « économie du salut », comme en témoigne ce passage de la Compilation d’Assise : Le bienheureux François avait en effet plus de révérence envers la nativité du Seigneur qu’envers toute autre solennité du Seigneur, car, bien que dans ses autres solennités le Seigneur ait opéré notre salut, pourtant du moment où il nous est né, comme le disait le bienheureux François, il fallait que nous soyons sauvés[1]. Telle est la raison pour laquelle, dans la nuit de Noël 1223, à Greccio, François a voulu mettre en scène et revivre la naissance de Jésus dans une crèche[2]. Cet amour du petit Pauvre pour Noël nous interpelle et nous renvoie à l’eucharistie – car celle-ci, à ses yeux, procède exactement de la même logique. Sommes-nous prêts à faire nôtres les paroles qui suivent ? Pourquoi ne reconnaissez-vous pas la vérité et ne croyez-vous pas au Fils de Dieu ? Voici, chaque jour, il s’humilie comme lorsque, des trônes royaux, il vint dans le ventre de la Vierge ; chaque jour, il vient lui-même à nous sous une humble apparence ; chaque jour, il descend du sein du Père sur l’autel dans les mains du prêtre. Et de même qu’il se montra au saints apôtres dans une vraie chair, de même maintenant il se montre aussi à nous dans le pain sacré[3]. © Éditions franciscaines, 2011
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