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Sigles bibliques et franciscains |
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Le texte : frère Jean, Du Commencement de l’Ordre, § 10-11 10 Or voyant et entendant cela, deux hommes de la cité, inspirés par la visite de la grâce divine, se présentèrent humblement à François. L’un d’entre eux fut frère Bernard et l’autre frère Pierre. Ils lui dirent simplement : « Dorénavant, nous voulons être avec toi et faire ce que tu fais. Dis-nous donc ce que nous devons faire de nos biens ! » Exultant du fait de leur venue et de leur désir, il leur répondit avec bienveillance : « Allons demander conseil au Seigneur ! » Ils s’en furent donc à une église de la cité, y entrèrent, s’agenouillèrent et dirent humblement en prière : « Seigneur Dieu, Père de gloire, nous te prions pour que, par ta miséricorde, tu nous montres ce que nous devons faire. » Leur prière achevée, ils dirent au prêtre de cette église qui se trouvait là : « Seigneur, montre-nous l’Évangile de notre Seigneur Jésus Christ ! »
11 Comme le prêtre avait ouvert le
livre
–
car eux-mêmes ne
savaient pas encore bien lire
–, ils trouvèrent
aussitôt le lieu où il était écrit : Si tu veux être parfait, va,
vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor
dans le ciel
[1].
Tournant à nouveau les pages, ils trouvèrent : Qui veut venir à
ma suite, etc.[2].
Et tournant encore, ils découvrirent : N’emportez rien en chemin,
etc.[3]. Entendant cela, ils
furent transportés d’une grande joie[4]
et dirent : « Voilà ce que
nous désirions, voilà ce que nous cherchions. » Et le bienheureux
François dit : « Telle sera notre règle. » Puis il dit aux deux
autres : « Allez et faites selon le conseil du Seigneur que vous
venez d’entendre ! »
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Le contexte L’auteur, la datation et la visée du récit intitulé Du Commencement de l’Ordre ont été décrits dans un précédent « Texte franciscain du mois »[1]. Les paragraphes proposés pour ce mois de décembre 2011 relatent l’épisode capital de l’arrivée des deux premiers compagnons. Nous sommes au mois d’avril 1208. Deux ans se sont écoulés depuis que, devant le tribunal de l’évêque Guido, François d’Assise a restitué tous ses biens à son père et s’est publiquement consacré à Dieu. Obéissant à l’injonction du Christ : « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? Va donc et répare-la moi ! »[2], il a ensuite restauré de ses mains la petite église Saint-Damien, travaillant comme manœuvre pour gagner sa pitance et recourant à la mendicité lorsque le pain lui manquait. Ces deux années d’ « ermitage laborieux » ont été pour lui un temps d’enracinement et de maturation spirituelle, comparable à celui qu’a vécu saint Paul pendant les presque dix ans de son séjour à Tarse, avant que Barnabée aille le chercher[3]. La persévérance de François dans ce mode d’existence très rude et, surtout, la joie dont il rayonne, même lorsqu’on l’insulte ou qu’on lui jette de la boue, finissent par interpeller les plus spirituels de ses ex-concitoyens, en particulier deux hommes : Bernard de Quintavalle et un dénommé Pierre. Le premier est un riche personnage et possède un caractère posé. Dans sa Vie du bienheureux François (1229), Thomas de Celano indique que Bernard a fréquemment reçu François dans sa maison et l’a observé et écouté avant de décider de le rejoindre ; la Légende des trois compagnons, pour sa part, ne mentionne aucune visite de François à Bernard, mais explique que le second, après avoir beaucoup observé le premier, vient un jour en secret lui déclarer qu’il désire partager sa vie[4]. Bernard, au terme d’une vie exemplaire, mourra dans la première moitié des années 1240. De Pierre, nous ne savons rien directement, si ce n’est qu’il est pauvre. Il pourrait s’agir de Pierre de Cattaneo, qui accompagnera François en Orient et lui succédera brièvement à la tête de la Religion mineure, de fin septembre 1220 à sa mort, le 10 mars 1221, à la Portioncule. Bernard et Pierre sont tous deux enterrés – avec Léon et Massée, deux autres proches compagnons du petit Pauvre – dans la même crypte que François, dans l’église inférieure de la grande basilique dédiée au fondateur de l’Ordre des Frères mineurs. L’église où se déroule la scène de la triple ouverture des évangiles est identifiée par l’auteur de la Légende des trois compagnons à l’église Saint-Nicolas[5], qui donnait sur la place de la Commune d’Assise et se situait à l’emplacement de l’actuel syndicat d’initiative. © Éditions franciscaines, 2011 |
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Le commentaire Nous avons qualifiée d’ « épisode capital » l’arrivée de Bernard et Pierre, car il marque un tournant dans l’existence et la vocation de François. Jusqu’alors, la trajectoire de celui-ci était individuelle et il ne se souciait nullement de fonder une communauté religieuse. Le voici désormais rejoint par deux frères ; cela lui cause une joie profonde, mais la forme de vie du trio est à inventer. Le premier point qu’il convient de régler concerne les biens possédés par l’un et l’autre : Bernard et Pierre doivent-il les abandonner à leurs familles, comme l’a fait naguère François, en faire don à l’Église ou bien en distribuer le produit aux pauvres ? Pour apporter une réponse adéquate à cette question, qui soit dictée par l’Esprit Saint, il importe de demander conseil à la bonne personne. François avait la confiance et le soutien de Guido Ier, l’évêque d’Assise ; pourtant, ce n’est pas ce dernier que lui et ses nouveaux compagnons vont consulter, mais Dieu lui-même, par le biais du livre des évangiles. C’est probablement en référence, entre autres, à cette décision que le petit Pauvre a écrit dans son Testament : Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile[1]. Saint Augustin[2], parmi bien d’autres, avait déjà eu recours au procédé consistant à ouvrir la Bible au hasard pour obtenir de Dieu une réponse à une question existentielle. Au Moyen Âge, ce procédé portait le nom de « sortes biblicae » ou « sortes evangelicae »[3] et, du temps de François, il était tenu en dédain par une partie du clergé, qui y voyait une marque d’inculture et de superstition. De fait, il s’agit typiquement d’une démarche de laïcs. Peut-être, d’ailleurs, est-ce aussi pour atténuer la connotation négative véhiculée par la pratique des sortes biblicae que l’auteur introduit la figure du prêtre, introduction qu’il justifie par cette remarque : « car eux-mêmes ne savaient pas encore bien lire ». S’il est authentique, ce détail rend douteuse l’identification de l’homme appelé Pierre avec frère Pierre de Cattaneo, qui, selon Jourdain de Giano[4], avait fait des études supérieures de droit… mais nous avons affaire à une scène largement recomposée. Une chose, en revanche, est certaine, à savoir le souci manifesté par l’auteur de montrer que François et ses premiers compagnons n’accèdent à l’Écriture que par la médiation d’un prêtre. Ce point est d’une grande portée symbolique car la raison pour laquelle, dans la seconde moitié du XIIe siècle, la plupart des mouvements laïcs dissidents ont rompu avec l’Église est, précisément, le fait qu’ils voulaient accéder directement à l’Évangile et le prêcher librement, sans être soumis à la direction ou au contrôle du clergé. Les textes sur lesquels tombent François, Bernard et Pierre proviennent tous trois des évangiles synoptiques[5] et comptent parmi les passages les plus radicaux de tout le Nouveau Testament. Voici le contenu des deuxième et troisième, que le récit se contente d’identifier[6] : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. En effet, qui aura voulu sauver son âme la perdra ; mais qui aura perdu son âme à cause de moi la sauvera. » (Lc 9, 23-24) ; « N’emportez rien en chemin, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques. » (Lc 9, 3) L’écoute de ces textes, loin d’effrayer les trois hommes, suscite en eux une grande joie et ils reconnaissent dans ces quelques phrases l’expression du désir qui embrase leur cœur : « Voilà ce que nous désirions, voilà ce que nous cherchions. » Bernard et Pierre mettent immédiatement ces paroles en pratique, en allant vendre tout leur avoir et en distribuant aux pauvres le produit de la vente. Nous avons là un trait caractéristique de l’« évangélisme » de François et de ses premiers frères : pour eux, l’Évangile de Jésus Christ – qui est unique mais nous parvient sous les espèces des quatre évangiles selon Matthieu, Marc, Luc et Jean – n’est pas seulement le récit d’événements passés, mais un texte vivant, auquel il convient d’ouvrir son cœur et qu’il s’agit de mettre concrètement en œuvre. La lecture franciscaine de l’Écriture peut, à bon droit, être qualifiée de littérale, en ce sens qu’il s’agit de vivre l’Évangile à la lettre, sans gloses et dans toute sa rigueur, mais elle n’a rien d’un fondamentalisme. François, en effet, rappelle souvent qu’il faut lire les Écritures spirituellement et non charnellement. Cette affirmation signifie qu’à ses yeux, les textes bibliques doivent être lus dans un esprit de désappropriation et de service, qui conduise à des actes plutôt qu’à de belles paroles – or l’attitude fondamentaliste, par sa prétention à posséder la vérité et à constituer l’unique lecture licite de la Bible est, par essence, une démarche d’appropriation et de domination[7]. L’annonce par François que les textes entendus ce jour d’avril 1208 constitueront leur règle n’est pas un vain mot car tous trois apparaissent bel et bien dans les écrits « législatifs » du petit Pauvre. La phrase : « N’emportez rien en chemin, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques. » est citée en 1Reg 14, 1 ; l’expression : « qui aura perdu son âme à cause de moi la sauvera », figure en 1Reg 16, 11 ; la formule : « qui aura voulu sauver son âme la perdra », est mentionnée en Adm 3, 2. Les deux autres extraits se trouvent, quant à eux, au début du chapitre 1 de la Règle non bullata (1221), à un emplacement clé : La règle et la vie de ces frères est celle-ci : vivre en obéissance, en chasteté et sans rien en propre, et suivre l’enseignement et les traces de notre Seigneur Jésus Christ, qui dit : Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; et viens, suis-moi. Et : Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix et me suive[8]. On sait qu’en sa version définitive, la Règle non bullata est la résultante d’une douzaine d’années de réflexion commune des frères mineurs sur leur forme de vie[9]. Le noyau primitif de cet écrit est constitué des quelques passages évangéliques présentés au pape Innocent III, en 1209, par François et ses compagnons. À l’évidence, les trois paroles reçues dans l’église Saint-Nicolas un an plus tôt appartiennent à ce noyau primitif[10]. Il convient de souligner, pour finir, que frère Jean a manifestement voulu corriger, en AP 10-11, le récit de la découverte de l’Évangile par François, tel que proposé par Thomas de Celano en 1C 22. En effet, Thomas, qui n’est entré dans la Religion mineure qu’en 1215, a dû rédiger sa Vie du bienheureux François en un laps de temps assez court et n’a pu interroger de vive voix tous les témoins des origines. Il identifie bien les grandes étapes de la conversion du petit Pauvre et de la genèse de la Fraternité qu’il a fondée, mais les circonstances exactes de plusieurs événements lui sont inconnues… et il les réinvente à sa guise. Tel est précisément le cas pour cette rencontre décisive de l’Évangile, que Thomas situe à la Portioncule, pendant la célébration d’une messe, plusieurs semaines avant que Bernard et Pierre rejoignent François. Théophile Desbonnets a montré, en 1983, que 1C 22 et AP 10-11 représentaient deux versions distinctes et irréductibles d’un même épisode[11], mais, malgré sa préférence pour la seconde, il s’est abstenu de trancher en sa faveur. Giovanni Miccoli, en 1991, a poussé jusqu’au bout l’intuition de Desbonnets, en établissant de manière probante que 1C 22 était un récit fictif et que c’est AP 10-11 qui retraçait le véritable déroulement des faits[12]. Le problème est que la Légende des trois compagnons et, après elle, toutes les Vies de François écrites ultérieurement ont accueilli les deux versions, dédoublant ainsi un événement initialement unique. Il s’ensuit que le fameux épisode de « l’évangile de la saint-Matthias » n’a quasiment aucune chance d’avoir eu lieu. Cette analyse philologique permet d’établir que François a opté pour la forme de vie évangélique juste après avoir été rejoint par Bernard et Pierre, et non pas avant. En d’autres termes, la spiritualité franciscaine n’a pas été inventée par le petit Pauvre seul, mais par lui et ses compagnons – elle est donc le fruit d’une expérience collective[13]. © Éditions franciscaines, 2011
[1]
Test 14. © Éditions franciscaines, 2011 |
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Pour nous, aujourd’hui François exulte lorsque Bernard et Pierre se joignent à lui ; tous trois sont transportés de joie en découvrant la volonté de Dieu, qu’explicitent les textes qu’ils viennent d’entendre. Or, l’intensité de la joie éprouvée est proportionnelle à celle du désir qui la sous-tend. François, Bernard et Pierre, tout comme la grande majorité des premiers frères mineurs, furent des hommes de désir, brûlant d’amour pour Dieu et pour autrui… et nous-mêmes, en quelle direction notre désir intérieur est-il orienté et quelle est son intensité ?
François et ses premiers frères
avaient une grande soif de vivre l’Évangile. Quelle place
accordons-nous à celui-ci dans notre vie ? Lisons-nous
régulièrement la Bible, en particulier le Nouveau
Testament ? L’Écriture
est une lumière pour notre existence et un aliment pour
notre foi – un aliment destiné à être ruminé et savouré.
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Si vous le désirez, vous
pouvez
poser une question au
rédacteur de ce dossier |
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Le prochain « Texte franciscain du mois » sera celui de janvier 2012 BONNE FÊTE DE NOËL |
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